Le Mulot-Ball

 

"C'est moi Nero, le beau Nero, le gigolo, le rigolo, le seigneur du hameau."

C'est un petit refrain d'autosatisfaction que j'ai créé et que je me chantonne tous les matins avant de vaquer à mes occupations.

Généralement lorsque j'ai été gratouillé, chatouillé, chouchouté suffisamment je prends le large. Je ne vais pas très loin, simplement en haut du village, dans un lieu secret de rocaille et de buissons. C'est le domaine des trotte-menu dont j'use à ma guise : lézards, petits mulots, oisillons et autres que j'élève pour mon plaisir. Je m'en vais donc d'un pas souple et discret, la démarche chaloupée, roulant sous ma fourrure lustrée les muscles puissants de mes épaules.

Quel plaisir de me retrouver chez moi jouant avec mon petit cheptel, croquant quelques têtes de bétail, dormant de longues heures dans un rayon de soleil, mollement allongé sur des touffes d'herbes odorantes.

De mes séjours là-haut je ramène parfois un souvenir pour mes deux pattes. Voulant créer la surprise je cache mon butin sous le tapis de l'entrée et le ressors à bon escient. Un des plus beaux cadeaux que j'ai ainsi fait fut une patte de poulet un peu sèche ornée d'un beau panache. Ce sont quelques plumes égarées sur le sol qui m'ont trahi, déclenchant un discours auquel je n'ai rien compris, mais j'ai cru discerner dans le ton une pointe de mécontentement.

Qu'importe ! Je persévère et m'obstine à rapporter à la maison ce que j'estime le plus intéressant. Ainsi l'autre matin dans mon domaine du haut village j'ai découvert un beau mulot, gras, dodu, roux, vigoureux et agile dont la capture fut passionnante. On ne résiste pas à Nero, j'ai fini par remporter la victoire. Après l'avoir estourbi, pas trop, j'ai décidé de ramener à la maison ce trophée dont j'étais si fier. En chantonnant mon refrain j'ai pris le chemin du retour, portant dans ma gueule le gibier qui gigotait encore.

Quand je suis arrivé je me suis réfugié dans ce qu'ils appellent le bureau et sous le regard d'admiration béate de cette bonne Mimine, et celui réprobateur d'Ocni, j'ai inventé un nouveau jeu que j'ai appelé le mulot-ball. Cela consiste à lancer le mulot le plus haut possible pour qu'il atteigne le sommet de l'étagère et à le rattraper au vol quand il dégringole. Exercice éminemment rigolo mais un peu bruyant.

Brusquement la Nounou Croquettes a déboulé dans la pièce en poussant des cris peu agréables. Mon public s'est éclipsé, et moi aussi laissant sur le terrain le mulot pas très en forme.

Par la suite j'ai entendu que le problème d'élimination n'avait pas été simple. Je me demande ce qu'on a fait de mon mulot qui pouvait encore servir bien qu'un peu mal en point.

Je ne comprends rien aux deux pattes. Enfin, "c'est moi Nero, moi le plus beau, le gigolo, le rigolo…" et la vie est toujours aussi belle.

A.M.

 

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